"Faire Mafate" : de sueur et de bonheur
- il y a 9 heures
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Le point d’orgue d’un voyage à la Réunion, c’est bien sûr une randonnée dans Mafate, un des trois cirques de l’île.
Mafate: j’entends ce nom depuis mon enfance : c’était le meilleur souvenir de mon père lors de notre voyage il y a presque 40 ans. « C’est un lieu-refuge dans mes pensées » m’a t-il dit il y a encore quelques jours.
Fait avec mon oncle à une époque où gagner Marla ou la Nouvelle, au fond du cirque, avait encore un gout d’aventure extraordinaire, un gout d’exploration sauvage, accueillis de façon bien spartiate par les locaux des ilets. Fous-rires qu’ils partagent encore aujourd’hui sur une anecdote de stop en camionnette au retour à Salazie…
Mafate, du malgache « mafaty », « un lieu mortel ».
C’est vrai que si l’on cherche l’isolement, on est servi!
Après avoir étudié les différentes options, j’avais jeté mon dévolu sur Aurère en point de chute, réputée très mignonne, et j’y avais trouvé un gîte charmant, « les Agapanthes ».
J’avais déjà eu la chance de « faire Mafate » il y a 20 ans lors de mon deuxième voyage avec les copines. Nous étions alors descendues par le col des Boeufs, avions traversé la plaine des Tamarins dans la brume, et avions dormi à Marla dans un gite tout simple.
J’avais encore en tête le souvenir du réveil sous le ciel bleu, dans le chant des oiseaux, cernée des remparts majestueux au lever du soleil, une émotion inoubliable.
A cette époque, les internes en médecine de l’île s’organisaient entre eux pour permettre à chacun d’entrer et de sortir du cirque à des endroits différents, en se retrouvant le soir au même gite pour s’échanger les clés de voiture : c’est Emilie qui m’a rappelé cette astuce cette semaine et je n’avais à l’époque pas réalisé à quel point l’idée était géniale.
On peut y randonner sur plusieurs jours, ou ne dormir qu’une nuit au fond du cirque en cumulant descente puis remontée sur deux jours. C’est l’option que nous avons choisie sur un séjour court comme le nôtre : tout juste dix jours et tellement de choses à voir!
Pour notre part, nous entrons et sortons par le même point, Bord Martin, à une demi-heure de route environ de Salazie, et presque trois heures depuis St Leu, ralentis par les fameux bouchons du matin de St Paul puis de St Denis.
La route pour y parvenir prend déjà des allures d’épopée!
Nous empruntons le Sentier Scout à l’aller et au retour car le deuxième chemin envisageable - le sentier des Augustaves- est fermé depuis plusieurs semaines. Nous mettons en route un peu avant 11 heures.
24 kilomètres en tout, pour 1130 mètres de dénivelé négatif puis positif, soit 2300 mètres de dénivelé cumulé : une épreuve pour les muscles et pour la tête!
Je revis avec un plaisir fou le récit de nos vingt-quatre heures dans cet endroit unique au monde.
L’expérience est tellement intense, entre aventure sportive qui demande à aller chercher loin en soi la motivation pour avancer coûte que coûte et décors de cinéma incroyables à chaque virage, dans une ambiance de jungle inaccessible: on se sent finalement un peu Indiana Jones quand on fait Mafate.
La première partie est relativement facile, sous couvert d’une dense végétation, et nous atteignons en moins d’une heure ce qu’on a appelé « la passerelle de la mort », un petit tronçon en crête d’une cinquantaine de mètres, à l’issue d’un sentier en bord de falaise, le cauchemar de Pierre pour qui le vertige est de plus en plus difficile à appréhender avec les années.
C’est en famille que nous trouverons la force mentale de le faire passer, le vent est fort à cet endroit et décuple sa phobie, l’aventure est bien là et elle commence vraiment au plus profond de nos entrailles!
Puis on attaque une deuxième portion d’environ 1h30 de descente en lacets qui offre des vues fantastiques sur le cirque, les pitons comme des pains de sucre, les failles, les vallées, et au loin la ville de Rivière des Galets, avec l’océan pour horizon. Je pourrai rester ici des heures à contempler les panoramas mais il faut avancer.
La pause pique-nique à l’ombre des pins, dans un endroit sécurisé, est régénérante, mais l’effort physique fourni est intense et la faim n’est pas énorme.
La descente continue, Basile prend le sac à dos de Zoé pour l’aider à avancer et se fait guide mental pour l’encourager, alors que je ferme la marche avec une douleur au genou de plus en plus intense; le dénivelé commence à se faire sentir malgré l’aide des bâtons de marche.
Nous atteignons bientôt un premier Ilet, « Ilet à Malheur les Hauts », composé de poules en liberté dans les hautes herbes, de bambous géants, et d’une clôture ici ou là, avec une boite aux lettres qui nous fait bien sourire quand on imagine un facteur-courage parvenir jusqu’ici!
Ce facteur de Mafate, comme j’aimerais le rencontrer, un champion de Trail à l’évidence !
Le sentier remonte, redescend, remonte, redescend, dans un interminable supplice pour mon genou: il faut souffler, la chaleur de l’après-midi tape dans les tempes, je descends les hautes marches naturelles de profil, la douleur est atroce! Devant, les enfants avancent comme des cabris, je ne les vois plus depuis longtemps!
Voilà maintenant Ilet à Malheur, son église trop mignonne, sa petite allée herbeuse, ses poules encore, et nous ne sommes plus qu’à quarante-cinq minutes de Aurère, notre graal.
La végétation est sublime, les choca sont géants, c’est dans un véritable décor de Jurassic Park que nous évoluons.
De temps en temps le bruit d’un hélico nous rappelle que la civilisation veille, ils sont indispensables au ravitaillement des habitants.
Et puis vers 15h30, nous atteignons enfin Aurère, et l’arrivée a des airs de paradis : sous le chant des oiseaux, l’ilet est verdoyant, tellement fleuri, ici du linge sèche, là les vaches nous accueillent de leurs longs meuglements, et partout, partout, à 360 degrés autour de nous, les remparts du cirque nous toisent de leur majestueuse hauteur…
Et ma récompense ultime : Félix qui, dans sa pudeur adolescente, concède que « c’est quand-même super beau ici » !
C’est avec un soulagement immense qu’on se pose sur la terrasse du gîte avec des boissons fraîches : la Dodo lé la, elle n’a jamais autant mérité sa reconnaissance ! Qu’elle est douce cette bière sur nos gorges desséchées !
Je sens déjà les muscles s’endurcir, il va falloir s’étirer!
Notre chambre familiale est charmante, on pose les affaires et Pierre et moi repartons explorer les environs : le gîte « le Mafatais » tient une petite boutique locale, et nous passons un long moment à discuter avec sa propriétaire. En plus de t-shirts de sports géniaux qu’elle a dessinés et qu’on lui achète bien volontiers en souvenir de notre aventure en famille, elle nous raconte la vie dans les ilets, les anecdotes (ou comment un couple avec une femme enceinte de 6 mois et demi est arrivé jusqu’ici en réalisant que le retour serait impossible… certaines personnes sont magiques !!!), les ravitaillements, et sa vie quotidienne faite de cette marche hebdomadaire pour aller voir tous les week-ends ses filles en internat sur la côte !
On continue notre décrassage par l’exploration de deux points de vue supplémentaires, et le soleil disparait derrière les montagnes…
Le repas est un moment fort : notre propriétaire nous accueille avec un discours riche d’histoire et de géologie sur le cirque.
La fuite des esclaves qui furent les premiers à investir les entrailles de l’île pour se cacher, les noms malgaches donnés aux pics et aux reliefs, la création des cirques il y a environ 400000 ans, suite à l’effondrement des caldeira du Piton des Neiges qui était alors le volcan le plus actif : il nous apprend ainsi que la Réunion est le 2e massif montagneux le plus imposant au monde après… l’archipel d’Hawaii, qu’on peut considérer géologiquement comme sa soeur jumelle ! Intérieurement je me dis qu’on a une chance inouïe, on les aura explorées toutes les deux !
On apprend aussi que 3% du massif est émergé, c’est donc une superficie considérable qui se situe sous l’eau, alors que la hauteur totale de l’île cumulée est à 7000 mètres, dont 4000 immergés : abyssal !
On comprend aussi le quotidien des habitants, la dépendance indispensable aux ravitaillements en hélico (300 euros environ le passage) : sortir à pieds du cirque, louer un utilitaire et un logement pour faire ses courses, remplir le véhicule, aller charger l’hélico (les meilleurs appareils peuvent hélitreuiller jusque 1 tonne de marchandises!), rendre la location, redescendre à pieds dans Mafate, et récupérer son plein sur la « DZ » : un petit promontoire qui domine le village, cerné de vide…
Assurément, il faut un brin de courage, de patience et d’endurance pour vivre ici.
L’électricité est assurée par des panneaux photovoltaïques, arrivés ici dès les années 80, les tout premiers de France; pas de source d’eau à Mafate, les habitants ont géré eux-mêmes son acheminement par un astucieux circuit de tuyaux qu’ils ont fait courir dans la jungle du cirque, et qu’on entend de temps en temps glouglouter sous les feuillages pendant la randonnée.
Le repas est généreux, un porc boucané aux grains (des gros pois du Cap) délicieux, tellement réconfortant après cet effort exceptionnel, et on se demande tous comment on va réussir à remonter le lendemain!
Après une nuit réparatrice et un sacré bon petit déjeuner, nous voilà en route dès 8h30, et il nous faudra à nouveau 4h30 pour parvenir à la route.
Le cardio tourne à fond dans ces lacets de hautes marches, le souffle ne doit pas lâcher, le genou tient mieux le coup qu’en descente, et les enfants sont encore plus performants que la veille !
Zoé est impressionnante et fait toute la marche en tête avec ses frères, je ne la verrai qu’à la pause ravitaillement où ils m’ont fait le plaisir de m’attendre!
Il faut dire que nous n’avons pas été malins : ils avaient la nourriture dans leurs sacs et nous n’avons pas pensé à nous répartir les barres céréales ou les fruits de la passion!
Je me retrouve alors en beau déficit énergétique pendant environ 45 minutes : plus j’avance, plus c’est dur, plus je suis lente, et plus l’écart se creuse alors que je rêve de les rejoindre pour me sustenter !
Je tente un appel téléphonique sans succès, et finalement, inquiets de ne pas me voir sur leurs traces, Félix vient à ma rencontre, m’offre une barre céréales pour tenir le coup, porte mon sac et m’amène au point de pause.
Mafate nous rappelle que c’est une marche difficile, et qu’on ne doit jamais la sous-estimer.
Je me jette littéralement sur les fruits de la passion auxquels je rêvais depuis plus d’une heure dans mes pensées d’effort insurmontable, et je les gobe en deux lampées goulues : les meilleurs de toute ma vie !
Le temps tourne alors que nous venons de repasser la passerelle de la mort, le tonnerre gronde et résonne dans les failles de Mafate, puis la pluie arrive : on sort les vestes, et il faut désormais composer avec l’humidité et redoubler de prudence sur la dernière heure de marche.
J’ai à nouveau pris du retard car j’ai fait voler le drone au-dessus de la passerelle, et je finis le parcours comme l’ensemble de la randonnée : seule !!!
C’est excellent comme pratique méditative …
On arrive bien mouillés à la voiture, le soleil reparait, les nuages filent sur les sommets.
Mafate est beau, Mafate se mérite, Mafate est un rêve.
A peine a t-on commencé la redescente vers la mer qu’on pense déjà à une prochaine fois : Mafate, on reviendra.




































































































































































































































































































































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